[4. Part des travailleurs et du patronnat]

Le tableau de répartition établi à partir des chiffres de départ pris comme exemple doit donc être retouché. Il faut le dresser comme suit :

 Salaires                            30   millions
 Autres dépenses                     60   millions
 5 % intérêt versé au
  capital de 50 millions              2,5 millions
 5 % ajustement sur les salaires      1,5 million
 Prix de revient global              94   millions
 Bénéfice                             6   millions
 —————————————————————————————————————————————————
 Chiffre d’affaires inchangé        100   millions

Le bénéfice réel n’est donc plus que 6 % sur le chiffre d’affaires. Ce qui donne une répartition différente, comme suit :

 Salaires                 31,5 X 6 % = 1,890 million
 Capital                  62,5 X 6 % = 3,750 millions
 Patron                     6% X 6 % = 0,360 million
 ————————————————————————————————————————————————————
 Total                     100 X 6 % = 6 millions

--

 Le capital encaissera donc en tout :
                 2,5 + 3,75 = 6,25 millions
 Le travail :
    1,5 + 1,89 = 3,39 millions en plus des 30 millions
 Le patron :                   0,36 million
 ————————————————————————————————————————————————————
 Total de la répartition :    10 millions.

Ce tableau remplate donc la première approximation par une approximation plus line dans le partage du profit. Sur les 10 millions répartis, 4 sont attribués au travail et au capital pour une double opération de réajustement, de sorte que le bénéfice authentique ne représente plus que 6 millions. Sommes-nous arrivés ici à un calcul exact ? Oui et non. Car il est un principe de justice qui ne paraît pas avoir été appliqué dans le cas présent. Je le rappelle ici :

La proportion du salaire incluse dans le prix de revient d’une fabrication donnée doit être la même dans le prix de vente de cette fabrication. Par exemple, si un objet a coûté pour sa fabrication 100 F, soit 50 F de salaires et 50 F d’autres dépenses, chaque fois qu’un ouvrier a fabriqué deux objets, il doit recevoir de quoi pouvoir s’en procurer un, puisqu’il a contribué pour moitié à sa fabrication. Si cet objet était vendu à son prix coûtant, il n’y aurait pas de problème, mais comme il est nécessaire de le vendre avec profit, l’ouvrier doit recevoir une augmentation appropriée. Si cet objet est vendu 120 F, l’ouvrier doit recevoir en plus de ses 50 F, 10 F, soit au total 60 F.

Pourquoi cela ? Simplement parce que 60 est la moitié de 120 comme 50 est la moitié de 100.

Toute la théorie du partage des bénéfices tient dans ce raisonnement.

Or si on applique un tel principe dans l’exemple donné plus haut, on devrait poser l’équation suivante :

  31,5 millions             33,510 millions
  ————————————— représente ————————————————
  94   millions            100     millions

D’après le tableau, les salariés auront touché :

 31,5 millions + 1,89 million = 33,390 millions de F.

Soit une différence à leur détriment de :

 33,510 — 33,390 = environ 120 000 F.

D’autre part, si on transposé ce principe en l'appliquant au calcul des sommes dues aux actionnaires, on arrive à leur accorder :

  62,5             66,49
  ———— représente ——————
  94              100

Il faudrait donc accorder aux actionnaires :

 (66,49 — 60) = 6,49 millions,
  soit 6,49 % du profit total.

Or d’après le tableau de répartition, les actionnaires auront touché au total :

 2,5 millions + 3,75 millions = 6,25 millions.

Soit une différence à leur détriment de :

 6,490 — 6,250 = 240 000 F environ.

Tous ces calculs donc aboutissent exactement à ceci : l’addition de ces 120 000 F éventuellement dus aux salariés et de ces 240 000 F éventuellement dus aux actionnaires, représentent en tout 360 000 F, c’est-à-dire la somme accordée au patron en rémunération du bénéfice qu’il a fait réaliser au profit de la société.

Autrement dit, la part patronale, c’est-à-dire, rappelons-le, la part que le patron et ses collaborateurs doivent se partager entre eux s’annule. Quel que soit le chiffre d’affaires réalisé, qu’il soit de 94 millions, auquel cas ni travailleurs ni actionnaires ne percevront aucun bénéfice vrai; ou, mettons, 194 millions, auquel cas travailleurs et actionnaires réaliseraient un bénéfice énorme; avec une telle modification dans le tableau de répartition, dans les deux cas, le patron ne touchera absolument rien.

Il y a donc là une injustice flagrante, car travailleurs et actionnaires sont redevables au patron du bénéfice obtenu. Ils lui doivent quelque chose et, cette dette qu’ils contractent envers lui, est plus ou moins grande selon que la gestion de l’entreprise a été convenable, bonne ou très bonne.

De sorte que, si cette dette existe, le prix de revient global n’est plus de 94 millions, il est de :

 94 millions + la dite dette

et le bénéfice global n’est plus de 6 millions; il est de :

 6 millions — cette dette.

Il s’agit donc de calculer cette dette, variable selon les résultats de l’exercice, puisque proportionnelle au profit global réalisé.

Gardons donc les mêmes règles mais annulons les chiffres de 94 millions et de 6 % qui sont évidemment des chiffres qu’il faut considérer désormais, à l’instar des chiffres 90 et 10 % du premier tableau, comme des chiffres approximatifs. Donc, pour corriger cette approximation, servons-nous tout simplement de l’algèbre et appelons x la valeur (94 + cette dette) que nous ne connaissons pas encore; au lieu de poser :

    31,5     33,510
    ————— = ———————
    94      100

posons :

    31,5     33,390
    ————— = ———————
      X     100

33,390 millions étant le revenu des salariés dont le tableau de répartition.

La solution de cette équation fournit le prix de revient global définitif. Au lieu de 94 millions, il s’élève à 94 339 622 F,
d’où l’on déduit que le bénéfice n’est plus de 6 millions, mais seulement de 5 660 378 F,
soit environ 5,66 % du chiffre d’affaires toujours demeuré égal à 100 millions.

Cette modification est causée par cette somme de 339 622 F, qui représente la dette contractée par actionnaires et salariés envers le patron. Il reste à l’expliquer d’une autre manière que sur un plan purement comptable. En fait, il s’agit d’une prime.

Cette somme ne doit pas se confondre avec un salaire. Les cadres qui assistent le chef d’entreprise perçoivent un salaire, le chef d’entreprise également, certains administrateurs peuvent également être salariés. Tous ces salaires font partie de la masse salariale dont le montant global dans l’exemple s’élève à 30 millions de francs.

Ce qui différencie cette prime du salaire, c’est qu’elle ne correspond pas à une activité professionnelle rémunérée en fonction du temps passé à l’exercer; cette prime rémunère des capacités personnelles, soit dans l’aptitude au commandement, soit dans des qualifications spéciales dans l’administration ou la gestion des affaires. La prime correspond à reconnaître des dons personnels dont l’exercice habituel a contribué au succès financier de l’entreprise.

Même d’une façon approximative, il est impossible au départ, c’est-à-dire quand un « cadre » est engagé, d’évaluer à quelle prime il a droit. Il ne s’agit nullement en effet de jauger les qualités personnelles et les dons naturels d’un candidat afin de lui allouer un traitement en rapport avec sa valeur personnelle. Il s’agit de savoir dans quelle mesure ce potentiel personnel a profité à l’entreprise, car ce n’est que dans cette mesure qu’une prime lui est due.

Ces primes dépendent donc étroitement des résultats obtenus et ne peuvent donc être évaluées qu’en fin d’exercice, quand les résultats d’exploitation sont connus et chiffrés. Mais il s’agit cependant d’une rémunération analogue à un salaire et non d’une participation au profit.

La participation au profit s’évalue sur les primes comme sur les salaires, ce qui fait que le compte patronal se décompose en définitive comme suit :

 Primes + 5,66 % profit = part patronale,

ou en chiffres :

 339 622 F + 20 378 F = 360 000 F.

On retrouve les 360 000 F du tableau, mais décomposés d’une façon satisfaisante. Logique et justice se trouvent également satisfaites.

Il est à noter que les 339 622 F intègrent les 5 % d’augmentation appliqués sur les autres postes et que cette somme ne correspond pas aux 30 millions de francs de salaires mais au chiffre 31,5 millions (30 millions + 5 %).